As delivered (Frenc)
Monsieur le président de la Commission de l'Union africaine, mon très cher ami, mesdames et messieurs les dirigeants de l'Union africaine, c'est pour moi un moment de forte émotion, ce moment de participation dans ce qui sera très probablement le dernier sommet où je participerai en tant que secrétaire général de l’ONU.
Et cette émotion vient du fait que, pour moi, la priorité que les Nations Unies doivent donner à l'Afrique, dans tous les domaines de son activité, n'est pas seulement une question qui dérive des décisions de l'Assemblée Générale, mais c'est une question politique et morale décisive.
J'ai une énorme appréciation pour tous les efforts que l'Afrique fait aujourd'hui pour créer les conditions non seulement d'une pacification des conflits qui continuent à miner l'unité et la prospérité du continent, mais j'apprécie énormément toutes les initiatives que l'Afrique a prises dans le domaine de la gouvernance, dans le domaine du marché commun africain, de la zone de libre-échange, dans le domaine maintenant de la nouvelle architecture financière africaine. Et nous sommes là pour appuyer avec acharnement toutes les initiatives africaines qui essaient de renverser une situation où l'Afrique a subi les conséquences de l'histoire, et les conséquences des injustices du système international.
Mais en même temps que nous soutenons ces initiatives africaines, que nous reconnaissons que le rôle des Africains est décisif, nous n'oublions pas ni l'histoire ni les injustices dans le système international qui représentent des obstacles sérieux au plan africain de redressement du continent.
Nous n'oublions pas l'héritage du colonialisme, l'héritage de l'esclavage et du trafic transatlantique, et nous apprécions énormément l'initiative de l'Union africaine, je l'ai exprimée publiquement plusieurs fois, y compris à l'Assemblée Générale des Nations Unies, sur le besoin que ce soit reconnu et que des réparations soient conçues. En même temps, je n'oublie pas, et il faut que le monde n'oublie pas, que les pays africains ont accédé à l'indépendance dans des conditions de précarité extrêmement difficiles. Les économies coloniales n'étaient pas des économies pour le développement de l'Afrique, elles étaient des économies pour l'exploitation des ressources africaines au bénéfice des pays colonisateurs et au bénéfice de l'économie du Grand Nord. Je n'oublie pas ça, et je crois qu'il faut que ce ne soit pas oublié. Et je n'oublie pas que les pays sont arrivés à l'indépendance avec des infrastructures qui servaient à l'exploitation des ressources, et non à l'intégration de l'économie africaine, et avec des niveaux d'éducation, de santé, de développement institutionnel extrêmement limités.
Alors, il y a, à mon avis, besoin aussi de reconnaître que, parce que les pays africains n'étaient pas indépendants dans la plupart, dans la création des institutions multilatérales après la deuxième Guerre mondiale, nous avons cette situation scandaleuse où l'Afrique n'a pas de membres permanents au Conseil de Sécurité, et avec des conséquences encore pires, à mon avis, que le système et l'architecture financière et économique internationale est faite d'une façon qui punit l'Afrique, et qui rend difficile une stratégie de développement africain, et qu'il y a des injustices profondes, que vous avez d'ailleurs mentionnées, les questions de la dette, les questions des agences de notation, la façon dont les droits de tirage spéciaux sont distribués, tout ça révèle qu'il y a un système, un écosystème, où tout se combine pour que les pays les plus développés soient les grands bénéficiaires, et pour compliquer l'émergence d'une Afrique avec le même niveau de développement que les pays du Nord.
Et il faut reconnaître cette réalité, et en même temps qu'on doit appuyer toutes les initiatives africaines pour résoudre les problèmes africains, il faut aussi dénoncer les obstacles et les difficultés qui sont créés par un système international injuste, qui a été défini sans une véritable participation africaine, et il faut réclamer la réforme de ces institutions, soit-il le Conseil de Sécurité, soit-il les institutions de Bretton Woods, et les autres domaines de l'écosystème économique et financier qui conspirent pour difficulté le développement africain. Et vous pouvez être certain que nous serons en première ligne, non seulement pour vous appuyer en toute humilité, nous n'avons pas de leçons à donner, nous sommes là pour appuyer vos initiatives, mais aussi pour dénoncer les obstacles et les injustices historiques et présentes qui rendent difficile votre action.
Et même dans le domaine de la paix et de la sécurité, il faut reconnaître que beaucoup des conflits africains ont été amplifiés, et que la solution de ces conflits a été rendue bien plus difficile à cause des ingérences extérieures. Le Mali et le Sahel sont aujourd'hui le drame du terrorisme le plus grave à l'échelle mondiale. Mais il ne faut pas oublier, et moi j'ai vécu tous ces événements, qu'il y avait une délégation de l’Union Africaine sous l'égide de l'Afrique du Sud à Tripoli pour résoudre le problème Kadhafi, mais même si cette mission était en train d'obtenir un résultat, tout ça a été bouleversé par la décision du Conseil de Sécurité et par l'intervention militaire en Libye.
Et tout ça s'est déclenché sans aucune préparation, sans aucune vision de l’avenir, et la Libye a été l'épicentre à partir duquel les drames du terrorisme dans le Sahel et dans d'autres régions africaines se sont développés. Alors une fois de plus, même dans le domaine le plus dramatique de la situation de paix et sécurité en Afrique, on a eu à son origine, naturellement d'autres facteurs se sont multipliés, mais on a eu dans son origine une action externe au continent africain. Et si on voit le Soudan aujourd'hui, les armes qui arrivent au Soudan venant quelquefois par le biais des pays africains, il faut le dire, mais en provenance surtout du point de vue du financement des pays non africains, qui ont des intérêts que quelquefois j'ai du mal à comprendre pour parler en toute franchise, qui non seulement ont des conséquences tragiques, on voit les drones qui tuent des civils et qui détruisent les infrastructures civiles, mais qui rend la négociation des accords de paix extrêmement difficile.
Parce qu'il y a une telle contradiction des acteurs extérieurs, qui se reflète sur le problème qui naturellement rend difficile toute la médiation que l’Union Africaine développe, et que nous appuyons, et nous le faisons en toute humilité. Nous ne voulons pas avoir un protagonisme, nous voulons être des accompagnateurs engagés vis-à-vis de vos initiatives. Et il faut reconnaître toutes ces difficultés pour mieux agir et pour mieux mobiliser aussi la communauté internationale, pour qu'il y ait de la comptabilité vis-à-vis de toutes ces ingérences qui minent le développement africain.
Et maintenant nous sommes tous conscients que l'Afrique a un atout fantastique, avec les minéraux qui sont essentiels au développement de l'économie verte, et au développement de l'économie numérique. Mais je tiens à vous dire qu'il faut absolument, et nous serons en première ligne pour dénoncer les tergiversations qu'on puisse avoir à surmonter, il y a toujours le risque d'essayer de répéter aujourd'hui le même mécanisme d'exploitation du passé, où les ressources sortent, il n'y a pas de valeur ajoutée en Afrique, mais les conséquences du point de vue environnemental et du point de vue social restent en Afrique. Et je crois qu'on ne peut pas être naïf, je ne crois pas aux déclarations génériques qu'il faut maintenant que ce soit un nouveau modèle où l'Afrique va en bénéficier.
Il faut voir les réalités, parce que ces promesses, plusieurs fois, ne sont pas transformées en réalité. Et je crois que le fait de vouloir essayer existe dans quelques régions autour de l'Afrique, dans quelques pays africains, de profiter une fois de plus d'un modèle d'exploitation qu'on devrait condamner d'une façon très claire. Alors, vous pouvez compter sur nous pour vous appuyer dans vos initiatives pour la paix, pour le développement durable, pour les droits humains en Afrique.
Que nous serons à vos côtés et que nous considérons notre partenariat le partenariat stratégique le plus important des Nations Unies, mais nous serons toujours à votre disposition et nous le ferons même de notre propre initiative. Nous serons toujours à vos côtés pour dénoncer tout ce qui a été fait et tout ce qui se fait encore maintenant pour rendre difficile la possibilité de l'Afrique de donner à sa population tous les bénéfices du progrès et du développement auxquels l'Afrique a droit, pour lesquels l'Afrique travaille de plus en plus efficacement, mais où les obstacles extérieurs restent. Comptez sur nous, on ne va pas se taire et on va continuer à dénoncer les injustices, les difficultés, les obstacles, mais on va continuer à vous appuyer à fond dans vos initiatives et essayer de progressivement faire que la communauté internationale comprenne que le succès de l'Afrique est absolument essentiel pour le succès mondial.
L'Afrique a une jeunesse qui est la donnée la plus importante de l'évolution démographique dans le monde. Si les conditions ne sont pas créées par l'extérieur pour permettre que les plans africains puissent profiter de ce potentiel énorme, si les injustices existantes rendent difficile l'intégration des jeunes dans la vie économique et politique du continent africain, alors les conséquences seront à mon avis très négatives pour le reste du monde. Il faut que le monde comprenne qu'appuyer le succès du développement africain est crucial pour l'équilibre des relations internationales et est vital pour le succès du multilatéralisme.
Monsieur le Président, nous sommes avec vous, entièrement à votre disposition et en toute solidarité, mais avec toute humilité.





